Article de presse


01.29.2014 - 24 Heures

Une journée à l’école ordinaire avec des enfants différents

Handicap La nouvelle loi sur la pédagogie spécialisée sera prochainement votée au Grand Conseil. Immersion dans des classes qui ont déjà relevé le défi de l’intégration

Chaque matin: 1, je mets mes pantoufles; 2, je range mon agenda; 3, je range mon sac d’école; 4, je fais mes tâches; 5, je vais m’asseoir. Dans cette classe pas comme les autres de l’Etablissement scolaire de Roche-Combe, à Nyon, de petites notes disséminées sur les murs rappellent les règles élémentaires. Ici, seuls cinq élèves, âgés de 6 à 15 ans, étudient chaque jour sous l’œil vigilant d’une enseignante spécialisée et d’une assistante socio-éducative. Tous sont autistes. Après le bonjour usuel, Luc et Alexandre, 8 ans, quittent déjà leurs camarades. Pantoufles aux pieds, ils intègrent une classe ordinaire de 5e HarmoS pour deux heures de cours de maths. 8 h 50: test de livrets. Alexandre griffonne les réponses à la vitesse grand V. Trente secondes lui ont suffi.

Aujourd’hui, près de 900 enfants en situation de handicap sont déjà totalement intégrés dans les écoles vaudoises. Un chiffre faible par rapport aux autres cantons. Et qui devrait grossir avec la nouvelle loi sur la pédagogie spécialisée prochainement votée par le Grand Conseil vaudois. Mais dans les préaux, l’intégration partielle est parfois privilégiée, comme à Nyon pour les élèves autistes. «Ces enfants ont besoin d’être intégrés pour certaines matières, explique Mireille Scholder, directrice de la Fondation de Vernand. Leur niveau est souvent bon, voire nettement supérieur à la moyenne selon les branches, mais ils ne pourraient pas gérer le stress d’une classe standard toute la journée.»

Luc a le regard rivé sur ses fiches de maths. Puis, la seconde d’après, ses grands yeux noisette se plongent dans un univers bien à lui. «Maintenant, on va découvrir quelque chose de nouveau pour vous: la géométrie», annonce Vincent Zeller, le prof de maths. Luc sort sa fiche, jette un œil au dessin, se lève, s’équipe d’une règle, se rassied, et débute une translation. Pas besoin d’explication, le petit bonhomme a pigé. Chez Luc comme chez Alexandre, le handicap peut être un atout. «Je sais qu’ils sont différents, souffle Antonio, un camarade. Mais en maths, ce sont les meilleurs!» La différence peut aussi être un obstacle. «On sent que les autres élèves les aiment bien, mais ils jouent peu ensemble, analyse Vincent Zeller. Je pense quand même que leur présence est bénéfique pour tous. Cela apprend aussi la tolérance.»

Plus dur au secondaire

L’école inclusive. Sur le papier, le mot d’ordre fait l’unanimité. Mais quelle forme doit prendre l’intégration? S’appliquera-t-elle à tous les handicaps ou à tous les enfants? Et avec quels soutiens pour les professeurs? Au secondaire, la tâche n’est pas toujours aisée. Les enseignants se multiplient. Et l’adolescence charie son lot de cruautés. Wiley, 13 ans, autiste, a vécu des moments difficiles. Pour la gym, les arts visuels et les maths, il rejoint chaque semaine une classe standard. «J’aime bien, car ça me rend plus ordinaire. Mais c’est difficile de se faire des amis. Je sais comment on fait. Mais… Avez-vous une autre question?» Wiley a subi les moqueries et l’exclusion. «Nous avons organisé une séance interdisciplinaire et on va parler aux élèves. Mais ce n’est pas facile à cet âge-là», concède Lynda Siksou, enseignante spécialisée.

Dans les classes publiques vaudoises d’aujourd’hui, deux tiers des enfants intégrés n’ont qu’un handicap léger. Maj-Lis, 15 ans, est une exception. Atteinte de trisomie 21, cette jeune Allemande devenue bilingue est intégrée entièrement en classe de 9e voie générale à l’école secondaire de Genolier. A l’âge de 6 ans, elle a rejoint l’école publique pour progresser un maximum, mais aussi pour garder un lien avec les enfants de son village. «C’est joli, Maj-Lis. T’as fait des couettes aujourd’hui», lance Deborah, peu avant la sonnerie. Oui furtif et sourire gêné de Maj-Lis. «Je la connais depuis quatre ans, mais je crois que c’est la première fois qu’elle me répond, glisse discrètement sa camarade. A la récré, elle est toujours seule. C’est dommage, mais c’est quand même bien qu’elle soit en classe avec nous.»

A l’école ordinaire, Maj-Lis a un programme sur mesure. 24 périodes par semaine dont 10 accompagnée par une enseignante spécialisée. Un soutien indispensable. «J’ai toujours eu des élèves en difficulté, alors je n’étais pas effrayée de l’accueillir, relève sa professeur Béatrice Meroz. Je prépare volontiers des exercices adaptés, même si pour moi c’est une tâche supplémentaire. Mais j’ai besoin de partager avec l’enseignante spécialisée. Car Maj-Lis ne me parle pas.»

Préparer les enseignants: une des clés du succès selon Philippe Nendaz, chef de l’Office vaudois de l’enseignement spécialisé. «Il faut aussi qu’il y ait suffisamment d’enseignants spécialisés en appui. C’est un défi puisque nous sommes en situation de pénurie. L’autre défi sera de mettre ensemble la pédagogie ordinaire et spécialisée.»

Exercice de grammaire. Studieuse, Maj-Lis remplit tranquillement sa feuille. Si elle aime être dans cette classe? «Oui, beaucoup, mais ça va très vite», répond-elle en rigolant. Une fois l’exercice corrigé, les fautes sont nombreuses. De quoi contrarier cette jeune fille qui n’aime pas beaucoup l’échec. Alors elle compte et recompte ses erreurs, en tapant du doigt. L’enseignante spécialisée intervient et réussit à la calmer. Maj-Lis continue de progresser en classe, mais Simon Lagger, directeur de l’école de Genolier, s’interroge sur la pression subie: «A partir de quand le maintien à l’école est bénéfique ou devient de la maltraitance déguisée?»

Directeur de la Fondation de Verdeil, la plus grande institution pour mineurs du canton, Cédric Blanc milite pour une grande perméabilité entre école ordinaire et spécialisée. «Tous ne pourront pas être intégrés. C’est le cas par exemple les enfants polyhandicapés. Une communauté réunissant une école ordinaire et une spécialisée sur le même site, avec des intégrations selon les matières, permettrait d’inclure tous les enfants à la vie scolaire.»

Pascale Burnier Textes Vanessa Cardoso Photos

«Ça ne freine pas le progrès des autres élèves»

U Professeure à la Haute Ecole pédagogique vaudoise et coauteure d’une recherche de l’Université de Fribourg réalisée l’an passé, Rachel Sermier Dessemontet a étudié les effets de l’intégration d’élèves en situation de handicap mental. Elle a suivi durant deux ans près de 80 enfants de plusieurs cantons ayant un QI entre 40 et 75. La moitié était intégrée dans des classes primaires à temps plein avec quelques heures de soutien pédagogiques spécialisé par semaine, l’autre dans des écoles spécialisées.

Quelles sont les conclusions de votre étude?

Les élèves intégrés ont fait plus de progrès en français que les élèves en école spécialisée. Ils ont fait autant de progrès en maths et dans leurs habiletés sociales et pratiques globales. Les élèves en école spécialisée ont toutefois mieux acquis certaines aptitudes pratiques qui permettent de prendre soin de soi comme s’habiller ou manger seul. Sur l’ensemble, les résultats sont donc encourageants pour l’intégration.

Certains craignent que l’intégration de ces enfants freine les progrès des autres élèves. Est-ce del’info ou de l’intox?

On l’a vérifié. Ça ne freine pas du tout les progrès scolaires des autres élèves , qu’ils soient très bons ou moins bons.

Faut-il pour autant intégrer tous les enfants, même ceux qui ont un handicap très lourd?

Chaque situation doit être évaluée au cas par cas, en fonction des caractéristiques de l’enfant, des ressources du milieu scolaire et familial. Il faut donc garder les différentes possibilités de prise en charge. Le débat public a tendance à se focaliser sur l’intégration des cas lourds. Rappelons qu’ils ne sont qu’une minorité. Dans les faits, la question de l’intégration concerne majoritairement des élèves qui ont des besoins en soutien moins importants, notamment les élèves n’ayant pas de handicap, mais rencontrant des difficultés d’apprentissage. Sur Vaud, ces élèves sont encore aujourd’hui souvent scolarisés dans des classes spéciales de l’école ordinaire au lieu d’être intégrés dans des classes ordinaires avec du soutien.


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